« Tout koripsyon k ap fèt nan peyi a, nimewo 1 an rele laprès ayisyèn. »
Cette déclaration de Rudy Sanon est brutale. Elle généralise et peut paraître injuste envers les journalistes qui continuent de travailler dans des conditions difficiles. Mais elle soulève une question que la presse haïtienne ne peut plus éviter : peut-elle dénoncer chaque jour les dérives des dirigeants sans jamais examiner ses propres pratiques ?
La presse n’est pas extérieure à la crise haïtienne. Elle la raconte, elle la subit, mais elle peut aussi contribuer à l’aggraver. Sa proximité avec le pouvoir, son retard numérique et l’absence d’une véritable politique publique d’encadrement ont fragilisé son rôle dans la société.
La presse n’est pas exempte de tout reproche
La presse haïtienne aime se présenter comme un témoin de la crise, parfois comme sa victime. Elle travaille effectivement dans un environnement marqué par l’insécurité, la faiblesse des institutions et une longue récession économique. Les revenus publicitaires diminuent, les salaires sont souvent irréguliers et les rédactions disposent de peu de moyens.
Deux phénomènes expliquent particulièrement cette baisse des revenus. D’abord, de nouveaux médias se partagent désormais le marché publicitaire avec les radios, les télévisions et les journaux traditionnels. Ensuite, l’instabilité politique a affaibli les entreprises, qui vendent moins et réduisent leurs dépenses de communication.
Derrière cette réalité, il y a des journalistes qui doivent se déplacer, trouver l’information, payer leur matériel et faire vivre leur famille. Cette dimension humaine ne doit jamais être ignorée.
Mais la précarité ne peut pas tout justifier.
Lorsqu’un média reçoit de l’argent public sans critères connus, lorsqu’une faveur financière semble influencer sa couverture ou lorsqu’il devient trop proche des personnes qu’il doit surveiller, une frontière essentielle disparaît. Il peut alors hésiter à enquêter, à critiquer ou même à poser certaines questions.
Il n’est pas toujours nécessaire qu’un dirigeant exige ouvertement un traitement favorable. La dépendance financière peut suffire à créer l’autocensure.
La presse dénonce la corruption, le favoritisme et le gaspillage des ressources publiques. Cette vigilance est indispensable. Mais elle doit accepter de se soumettre à la même exigence de transparence.
Qui finance les médias ? Selon quels critères ? Où se termine la publicité et où commence l’information ? Pourquoi certaines affaires font-elles la une tandis que d’autres passent presque sous silence ? Un média peut-il réellement surveiller ceux dont dépend sa survie financière ?
La presse ne porte pas seule la responsabilité de la crise. Mais elle ne peut plus se placer à l’écart du désastre, le doigt constamment pointé vers les dirigeants, comme si ses propres pratiques n’avaient aucune conséquence.
Les médias haïtiens ont manqué le virage numérique
Pendant longtemps, les grands médias haïtiens ont dominé l’espace public. Ils choisissaient les sujets, invitaient les intervenants et déterminaient en grande partie les débats qui méritaient l’attention du pays.
Internet et les réseaux sociaux ont bouleversé cet équilibre.
De nouveaux médias, des plateformes indépendantes, des influenceurs et de simples citoyens peuvent désormais produire et diffuser de l’information. Cette ouverture possède un aspect positif : davantage de voix peuvent s’exprimer et des sujets autrefois négligés peuvent atteindre le public.
Mais les médias traditionnels ont tardé à comprendre la profondeur de cette transformation. Beaucoup ont simplement transféré leurs anciennes émissions sur les plateformes numériques, sans repenser leurs formats, leur langage ou leur relation avec le public.
Diffuser une émission de radio sur Facebook ou YouTube ne constitue pas, à lui seul, un virage numérique.
Pendant ce temps, une nouvelle sphère médiatique s’est développée sans organisation véritable. N’importe qui peut s’y présenter comme journaliste, publier une rumeur, manipuler une image ou transformer une opinion personnelle en information. Aucun niveau minimal de compétence, aucune méthode de vérification et aucune responsabilité professionnelle ne sont toujours exigés.
Le problème n’est pas que de nouveaux acteurs entrent dans l’espace médiatique. La liberté d’expression doit être protégée. Le danger vient plutôt de l’absence de repères permettant au public de distinguer un travail journalistique sérieux d’un contenu conçu uniquement pour provoquer, manipuler ou attirer des clics.
Les médias traditionnels ont donc perdu une partie de leur audience, de leur influence et du marché publicitaire. Mais surtout, ils ont laissé s’installer un espace désorganisé qu’ils auraient pu contribuer à structurer par l’innovation, la rigueur et l’éducation du public.
Ils doivent maintenant créer des formats adaptés aux nouvelles plateformes, mieux comprendre leur audience, investir dans la vérification des faits et diversifier leurs sources de revenus. Les abonnements, les contributions du public, les événements, les services de production et les partenariats transparents peuvent réduire leur dépendance envers le pouvoir politique.
L’État doit soutenir la presse sans acheter les médias
L’État haïtien doit cesser d’acheter un média à la fois, selon les intérêts du moment, les relations personnelles ou la proximité politique.
Soutenir la presse n’est pas le problème. Dans une démocratie, l’information est un service essentiel. Une aide publique peut protéger le pluralisme, renforcer les médias locaux et permettre la production de contenus d’intérêt général.
Le problème apparaît lorsque cette aide est accordée sans règles. Elle devient alors une faveur. Et toute faveur crée une dette, même lorsqu’aucune contrepartie n’est exprimée ouvertement.
Haïti a besoin d’une véritable politique publique d’encadrement et de soutien aux médias. Celle-ci devrait être administrée par une structure indépendante du pouvoir politique, selon des critères connus de tous.
Tout média souhaitant bénéficier d’un soutien public devrait respecter des normes minimales : déclarer ses responsables et ses sources de financement, distinguer clairement la publicité de l’information, disposer d’un mécanisme de correction, adopter une charte éthique et rendre compte de l’utilisation des fonds reçus.
Les montants versés, les critères d’admissibilité et la liste des bénéficiaires devraient être rendus publics. Aucun gouvernement ne devrait pouvoir récompenser un média favorable ni punir une rédaction critique.
Cet encadrement ne doit jamais devenir un moyen de contrôler les opinions ou de censurer les contenus. Son objectif serait plutôt d’organiser le secteur, de promouvoir le professionnalisme et de garantir que l’argent public ne serve pas à acheter le silence ou la complaisance.
Un soutien accordé selon des règles transparentes libérerait progressivement les médias de leur dépendance envers les dirigeants. Il leur permettrait de critiquer le pouvoir sans craindre de perdre une faveur nécessaire à leur survie.
La presse haïtienne doit continuer à surveiller ceux qui gouvernent. Mais elle doit aussi accepter de se remettre en question, de prendre pleinement le virage numérique et de réclamer un système qui protège son indépendance plutôt qu’un pouvoir qui achète son silence.
C’est à cette condition qu’elle pourra redevenir un véritable contre-pouvoir et participer au redressement de la société haïtienne.
