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Non, Haïti n’a pas toujours été comme ça

Banaliser la crise actuelle comme un simple problème de gangs ou une fatalité historique empêche de mesurer l’effondrement que traverse le pays.

Le Palais national d’Haïti avant le séisme de 2010, derrière une pelouse où flottent plusieurs drapeaux haïtiens.

Deux idées reviennent souvent lorsqu’il est question de la crise haïtienne. La première affirme qu’Haïti ferait simplement face à un problème de gangs semblable à celui que connaissent tous les pays. La seconde soutient que le pays aurait toujours vécu ainsi.

Ces deux affirmations ne résistent pas aux faits. Elles banalisent une situation exceptionnelle et finissent par nous convaincre que l’inacceptable serait devenu normal.

Ce n’est pas un simple problème de gangs

Il existe des gangs dans de nombreux pays. Mais, dans un État qui fonctionne, ces groupes se cachent, contrôlent certains marchés clandestins et tentent d’échapper aux forces de l’ordre. En Haïti, ils occupent ouvertement des territoires, imposent leurs règles, prélèvent des taxes informelles, bloquent des axes routiers et attaquent directement les infrastructures de l’État.

La différence est fondamentale : il ne s’agit plus seulement de criminalité, mais d’une perte de souveraineté.

Les estimations varient selon les périodes et les méthodes utilisées, mais les Nations unies parlent désormais d’un contrôle presque total de Port-au-Prince par les groupes armés, souvent évalué autour de 90 %. Dans un rapport publié en janvier 2025, le Secrétaire général de l’ONU citait Carrefour, Cité Soleil, Croix-des-Bouquets et Gressier parmi les communes où les gangs imposaient leur domination en l’absence de toute présence de l’État.

Prenons Carrefour. Cette commune de plusieurs centaines de milliers d’habitants ne constitue pas une petite poche criminelle cachée dans un coin de la capitale. C’est un vaste territoire urbain, une porte d’entrée vers le Grand Sud, où la présence policière et administrative a pratiquement disparu. Lorsqu’une population de cette taille vit sous l’autorité de groupes armés, on ne peut plus parler d’un phénomène criminel ordinaire.

Le contrôle des routes montre encore mieux l’ampleur du problème. Les groupes armés n’ont pas besoin d’occuper chaque kilomètre d’une route nationale. Il leur suffit de contrôler les carrefours, les ponts et les sorties stratégiques de la capitale pour décider qui peut circuler.

Leur présence sur les routes nationales 1 et 2 compromet les déplacements entre l’Ouest et l’Artibonite, puis vers le Nord, le Nord-Est et le Nord-Ouest, ainsi que vers les Nippes, le Sud et la Grand’Anse. Autrement dit, le contrôle de quelques passages stratégiques peut affecter les liaisons avec plus de la moitié des départements du pays. En 2026, le BINUH signalait encore que l’insécurité sur ces axes restreignait la circulation des personnes et des marchandises.

Cette domination territoriale produit des conséquences que l’on ne retrouve pas dans une crise criminelle ordinaire. Près de 1,47 million de personnes ont été contraintes d’abandonner leur domicile. Cela représente environ 12 % de la population nationale. Des familles quittent leur maison avec quelques vêtements, se séparent, dorment dans des écoles, des églises ou chez des proches qui disposent déjà de très peu.

Même l’aéroport international de Port-au-Prince est devenu vulnérable. Il serait inexact d’affirmer qu’il est resté totalement fermé sans interruption pendant plus d’un an : quelques vols intérieurs ont repris de manière intermittente. Mais les grandes liaisons internationales régulières ont été paralysées depuis les tirs contre des avions commerciaux en novembre 2024. En septembre 2026, les autorités américaines ont encore prolongé jusqu’en mars 2027 l’interdiction faite aux appareils américains de desservir Port-au-Prince à basse altitude.

Dans combien de pays des groupes criminels peuvent-ils tirer sur des avions, isoler la capitale, contrôler les principales sorties routières et forcer plus d’un habitant sur dix à quitter son foyer ?

À cet effondrement sécuritaire s’ajoute l’effondrement économique. En 2025, l’économie haïtienne s’est contractée pour une septième année consécutive. Le produit intérieur brut réel a encore diminué de 2,7 %, tandis que tous les grands secteurs d’activité reculaient. Près de la moitié de la population vivait avec moins de trois dollars américains par jour.

Le vide est aussi institutionnel. Haïti n’a plus de président élu depuis l’assassinat de 2021, plus de Parlement fonctionnel et plus aucun élu national depuis janvier 2023. Le pays n’a pas organisé d’élections générales depuis 2016. Le mandat du Conseil présidentiel de transition a pris fin en février 2026 sans qu’un pouvoir élu lui succède.

Toutes les institutions républicaines n’ont pas disparu : des ministères, la police, des tribunaux et certaines administrations continuent d’exister. Mais l’architecture constitutionnelle de l’État n’est plus normalement constituée, et son autorité ne s’exerce plus sur une partie importante du territoire.

Ce que vit Haïti n’est donc pas un simple problème de gangs. C’est une crise de souveraineté, une urgence humanitaire, un effondrement institutionnel et une destruction économique qui se renforcent mutuellement.

Haïti n’a pas toujours été comme ça

Haïti a connu des dictatures, des coups d’État, des crises électorales, des révoltes, des occupations étrangères et de nombreux épisodes de violence politique. Il serait malhonnête de présenter le passé comme une période de stabilité permanente.

Mais reconnaître cette histoire difficile ne signifie pas que la situation actuelle serait normale ou éternelle.

Il fut un temps, encore récent, où un citoyen pouvait quitter Port-au-Prince par la route vers le Nord ou le Sud sans devoir négocier son passage avec un groupe armé. Les policiers n’avaient pas déserté des communes entières. Les avions internationaux atterrissaient quotidiennement dans la capitale. Le pays disposait d’un président, d’un Parlement, de maires élus et d’une vie politique organisée autour d’institutions reconnaissables, même imparfaites.

L’économie haïtienne a également connu des périodes de croissance. Les données de la Banque mondiale montrent une progression du produit intérieur brut durant plusieurs années avant 2019. Même après le séisme, l’économie a rebondi de plus de 5 % en 2011 et a continué à enregistrer une croissance positive, quoique faible, pendant plusieurs années. La contraction économique continue que connaît le pays depuis 2019 n’a donc rien d’une condition permanente.

La comparaison avec le séisme de 2010 doit être faite avec prudence. Le tremblement de terre fut une catastrophe d’une violence inouïe. Il a tué ou blessé des centaines de milliers de personnes, détruit des maisons, des écoles, des hôpitaux et plusieurs bâtiments publics. Il ne faut jamais diminuer cette souffrance.

Mais la crise actuelle est différente. Et, sous certains aspects, elle est plus profonde.

Le séisme a détruit en quelques secondes. La crise actuelle détruit lentement, quartier après quartier, famille après famille, institution après institution. En 2010, l’État était gravement touché, mais il existait encore un président élu, un Parlement et des autorités locales. Des élections ont même été organisées la même année, malgré leurs faiblesses et les contestations.

L’aéroport de Port-au-Prince, bien qu’endommagé et saturé, a recommencé à recevoir des opérations aériennes dans les 48 heures suivant le séisme. Plus de 3 300 vols y ont été facilités durant les 34 jours suivants pour acheminer l’aide et le personnel.

Aujourd’hui, ce ne sont pas des débris naturels qui empêchent les avions d’atterrir, mais des hommes armés capables de tirer sur des appareils. Ce ne sont pas des routes fendues par un tremblement de terre qui isolent les départements, mais des groupes qui décident qui peut passer. Ce ne sont pas uniquement des bâtiments effondrés qui chassent les familles, mais des maisons incendiées, pillées ou occupées.

Des quartiers entiers de Port-au-Prince présentent désormais des paysages post-apocalyptiques : maisons abandonnées, commerces fermés, rues désertes, carcasses brûlées et végétation reprenant possession d’espaces autrefois animés. Certaines familles déplacées vivent à quelques kilomètres de leur ancienne maison, mais ne peuvent pas y retourner parce qu’un groupe armé en contrôle l’accès.

Voilà ce qui rend la crise actuelle si particulière : elle empêche elle-même sa propre réparation.

Après un séisme, lorsque les secousses cessent, il est possible de déblayer, reconstruire et rétablir progressivement les services. Avec la violence armée, chaque école reconstruite peut être incendiée, chaque commerce rouvert peut être pillé et chaque famille revenue chez elle peut être forcée de fuir une nouvelle fois.

Jamais, dans l’histoire récente d’Haïti, autant de formes d’effondrement ne s’étaient combinées de cette manière : contrôle criminel du territoire, déplacement massif de la population, isolement de la capitale, absence d’autorités élues et contraction économique prolongée.

Dire qu’« Haïti a toujours été comme ça » n’est donc pas une analyse historique. C’est une manière de rendre la catastrophe acceptable.

Haïti a connu de nombreuses crises, mais elle a aussi connu des périodes où l’on circulait, travaillait, votait, investissait, organisait des festivals, accueillait des visiteurs et imaginait encore un avenir dans le pays. Cette mémoire est essentielle, car elle rappelle que la situation actuelle n’est ni normale ni irréversible.

Pour commencer à en sortir, il faut d’abord avoir le courage de la nommer : Haïti ne traverse pas une simple vague de criminalité. Le pays fait face à une destruction progressive de son territoire, de ses institutions et de la possibilité même d’y mener une vie normale.

Sources

  1. Nations unies, Rapport du Secrétaire général sur la situation en Haïti, 13 janvier 2025 — https://binuh.unmissions.org/sites/default/files/rapport_du_sg_de_lonu_sur_la_situation_en_haiti_13_janvier_2025.pdf
  2. BINUH, Rapport trimestriel sur la situation des droits de l’homme en Haïti, avril-juin 2026 — https://binuh.unmissions.org/sites/default/files/2026-08/Q2%202026%20-%20FR-V3.pdf
  3. Organisation internationale pour les migrations, Matrice de suivi des déplacements — https://dtm.iom.int/
  4. Associated Press, prolongation des restrictions aériennes américaines vers Port-au-Prince, septembre 2026 — https://apnews.com/article/70e3aa409fb24c7916568b4d904bfa4a
  5. Banque mondiale, données et perspectives économiques pour Haïti — https://www.worldbank.org/ext/en/country/haiti
  6. Reuters, fin du mandat du gouvernement de transition haïtien, 7 février 2026 — https://www.reuters.com/world/americas/haiti-enters-political-limbo-transition-governments-mandate-ends-2026-02-07/
  7. Banque mondiale, croissance du PIB d’Haïti — https://data.worldbank.org/indicator/NY.GDP.MKTP.KD.ZG?locations=HT
  8. Archives de la Maison-Blanche, réponse américaine au séisme en Haïti — https://obamawhitehouse.archives.gov/the-press-office/united-states-governments-haiti-earthquake-response