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Football haïtien : l’État ne fera rien de ce momentum

Le sport roi d’Haïti n’avait jamais connu de période aussi flamboyante que celle qu’il traverse depuis bientôt dix ans. Quelques aînés peuvent en disconvenir en brandissant, notamment, le début des années 1970, période durant laquelle le pays avait d’ailleurs participé à sa première phase finale de Coupe du monde. Mais depuis 2019, avec le renforcement progressif de ses rangs par des athlètes haïtiens évoluant à l’étranger et par d’autres binationaux, la sélection nationale de football est entrée dans une ère de résultats. Saisit-on vraiment tous les enjeux de ce rayonnement ?

Football haïtien : l’État ne fera rien de ce momentum
Photo : Source: BBC

Passionné de football, je me rappelle bien cette époque où nous, supporters de la sélection nationale, nous réjouissions de voir le FICA, le Valencia de Léogâne ou le Violette AC envoyer un joueur talentueux à l’étranger. J’étais encore très jeune, mais je me souviens très bien de l’euphorie suscitée par le transfert de Jean-Jacques Pierre au Peñarol, en Uruguay. Nous étions tous heureux de le voir rejoindre l’Europe quelques années plus tard, avec son nom et son numéro 5 floqués sur son maillot du FC Nantes. Ce renforcement de la sélection par des joueurs venus de l’étranger avait pris une nouvelle dimension au tournant des années 2010, avec l’arrivée de joueurs comme Jean-Eudes Maurice, Frantz Bertin, Kevin Lafrance et Réginald Goreux. Au même moment, une ouverture se dessinait, comme si les dirigeants haïtiens commençaient à comprendre, tout d’un coup, comment placer des joueurs dans les championnats étrangers. Des joueurs locaux comme Jeff Louis, Sony Nordé et Kervens Belfort sont eux aussi partis faire leurs preuves hors du pays. Dès lors, il devenait de plus en plus difficile d’obtenir une place en sélection lorsqu’on évoluait dans le championnat national. Il faut aussi le reconnaître : la qualité du jeu et les performances du football haïtien ont commencé à s’améliorer avec ce changement. Ce tournant s’est véritablement affirmé lors de la Gold Cup 2019, avec des résultats de haut vol contre des ténors comme le Canada et le Costa Rica. Depuis, le football a changé. Non : le football haïtien a changé. L’ascension amorcée vers la fin des années 2010 s’est poursuivie, en juin dernier, aux États-Unis, avec la deuxième participation d’Haïti à la Coupe du monde. Le virage vers la qualité est là. On peut étudier ce succès. On sait comment il est arrivé. Les performances de la sélection nationale attirent l’attention sur Haïti. Mais que compte faire l’État de cette visibilité ? Je ne parle pas ici de subventions à la FHF ni d’un soutien ponctuel à l’équipe. Je parle de sa capacité à transformer cette réussite sportive en opportunités pour le pays. Devrait-il se contenter, lui aussi, de regarder les matchs et d’applaudir, sans chercher à tirer parti de l’intérêt que suscite Haïti ? À vrai dire, je doute que l’État en fasse quoi que ce soit : il semble déjà ne pas savoir ce qu’il fait. Mais mesure-t-il seulement ce qui se joue au-delà du terrain ?

Corriger le capital symbolique d’Haïti

Haïti n’a pas de problème de visibilité. Le pays est extrêmement connu. Le problème, c’est qu’il est connu pour de mauvaises raisons. Ne nous cachons pas derrière les mots. Cette représentation du pays s’est construite sur des préjugés, de l’incompréhension, mais aussi sur quelques faits. Nous ne sommes donc pas du bon côté du branding. Mais j’ai deux nouvelles : une bonne et une mauvaise. La bonne, c’est que le capital symbolique d’un pays n’est pas figé. La mauvaise, c’est que personne ne semble faire quoi que ce soit pour changer la donne. Ceux qui sont payés pour accomplir ce travail semblent penser que l’image du pays ne les concerne pas personnellement. Ils se trompent grandement. Le récit qui s’est construit autour d’Haïti touche tous les citoyens haïtiens, où qu’ils soient sur la planète. Ce récit pèse lourd. Il nourrit le complexe d’infériorité, l’anxiété sociale, sans parler des traumatismes qu’il peut générer. Il suffit de regarder les réseaux sociaux : ils sont nombreux, les Haïtiens, à chercher de quoi être fiers. Quand un Haïtien ou une personne d’origine haïtienne occupe une position enviable, accomplit un exploit ou représente dignement le pays, ils répondent présents. J’ai envie de dire qu’ils sont parmi ceux qui commentent le plus. Mais ce besoin de fierté les pousse aussi à suivre des contenus fantaisistes ou banals. Ils courent après tout et n’importe quoi dès qu’il s’agit d’Haïti à l’international. Dès qu’il n’est question ni de gangs ni de pauvreté, ils s’enthousiasment. Ce besoin de trouver quelque chose dont on puisse être fier dit beaucoup du déficit d’image que nous traînons. Surfer sur la vague de ce que nous sommes en train d’accomplir dans le football, c’est saisir une occasion de changer le regard porté sur Haïti et de renforcer le capital symbolique du pays. Une initiative simple de l’État aurait été, par exemple, de relier le football à nos sites historiques, à nos monuments et à notre patrimoine culturel. Cela n’aurait pas coûté grand-chose. Nous voyons bien les publicités affichées au bord du terrain lors des matchs d’Haïti. Pourquoi ne pas utiliser ces espaces pour faire découvrir le pays autrement ? L’Office national marocain du tourisme a, par exemple, intégré les performances de la sélection marocaine à sa présentation du pays, en reliant le football à ses villes, à son patrimoine et à son hospitalité. Voilà une manière de profiter de l’attention suscitée par le sport pour faire découvrir une identité nationale plus large. Le tourisme, par sa dimension transversale, nous ramène ainsi à un deuxième enjeu : l’économie.

Affichage des drapeaux haïtien et brésilien.

Le football comme activité économique

Pensons à Donald Guerrier, qui n’avait rien, à Duckens Nazon, qui a tant de fois montré son intérêt pour Haïti, et à tant d’autres joueurs partis à l’étranger et devenus millionnaires ou multimillionnaires. Ne pensez-vous pas que, si le pays était stable, certains d’entre eux reviendraient construire leur maison, investir et créer des activités économiques génératrices d’emplois dans les régions de leur choix ? Ne serait-ce pas une injection de devises étrangères dans l’économie haïtienne ? Ça, c’est une chose. Mais prenons l’exemple de Melchie Dumornay, qui domine aujourd’hui le football français. Elle a été formée en Haïti, dans des centres de formation « pourris », comme l’a dit cette présentatrice française. Son parcours devrait nous faire réfléchir à ce que nous sommes capables de construire à partir de la formation locale. Derrière le succès de Melchie, il y a son talent, bien sûr, mais aussi des personnes qui l’ont repérée et encadrée. Il existe donc un savoir-faire que le pays devrait prendre au sérieux. La question est de savoir comment développer ce savoir-faire et lui donner une portée économique. Comment repérer davantage de jeunes, améliorer leur formation et leur permettre d’accéder au football professionnel ? Comment nouer des partenariats avec des clubs étrangers et faire en sorte que les structures haïtiennes qui participent à leur formation bénéficient aussi de leur réussite ? Autour de cette activité, des emplois pourraient être créés pour des entraîneurs, des préparateurs physiques ainsi que du personnel médical et administratif. Le talent existe. Il faut pouvoir le dégager de sa gangue et l’accompagner dans la durée. C’est ici que l’État aurait un rôle à jouer : sécuriser les investissements et soutenir les projets d’infrastructures, par exemple. Ce qui arrive à notre football devrait au moins nous pousser à étudier sérieusement ce potentiel. Combien coûte la formation d’un jeune en Haïti ? Quelles conditions lui permettent de progresser ? Quels revenus cette activité pourrait-elle générer pour les joueurs, les clubs et le pays ? Voilà des questions économiques que le football devrait nous amener à poser. N’ayons pas peur de l’affirmer. Sans manquer de respect aux dirigeants sportifs du pays, ce qui nous arrive aujourd’hui dans le football, s'il n'est pas le fruit du hasard, ne découle d'aucune planification stratégique. D’autres pays de la région ont pourtant choisi d’organiser leur progression. À Curaçao, Patrick Kluivert a mobilisé, dès 2015, des joueurs d’origine curaçaoane évoluant en Europe pour renforcer la sélection. En République dominicaine, un projet présenté dès 2020 visait à mieux exploiter les talents évoluant à l’étranger et à organiser la progression des jeunes vers la sélection nationale. Ces exemples montrent que le recours aux joueurs de l’étranger peut être organisé et inscrit dans une démarche durable. Ces pays le font intentionnellement, dans le cadre d’une stratégie, alors que nous avons l’impression que cela nous arrive au gré des tendances. Je le dis sans vouloir retirer leur mérite aux dirigeants sportifs du pays. Il est temps qu’Haïti étudie ses propres réussites pour comprendre comment les prolonger. Car le football ne se résume pas à l’argent et à l’image : c’est aussi de la politique et de la diplomatie.

Le football comme bras diplomatique et outil politique

L’histoire moderne fourmille d’exemples montrant que le football dépasse largement le cadre du jeu et de ses retombées économiques. Haïti en a elle-même fait l’expérience. En août 2004, la sélection brésilienne, avec Ronaldo, Ronaldinho et d’autres grands noms, est venue disputer un match pour la paix à Port-au-Prince. Le Brésil, qui commandait alors la mission des Nations unies dans le pays, mobilisait aussi le prestige de ses footballeurs pour porter un message politique. Cette rencontre montre comment un État peut faire du football un instrument de sa présence à l’étranger. Le Qatar a poussé cette logique beaucoup plus loin. Avec l’acquisition du Paris Saint-Germain par Qatar Sports Investments en 2011, le rayonnement médiatique de beIN et l’organisation du Mondial de 2022, le pays s’est donné plusieurs moyens d’occuper la scène internationale. C'est une façon d'activer son soft power en utilisant l’attraction du sport pour renforcer sa visibilité et servir ses objectifs de politique étrangère. Les maillots, les retransmissions, les grandes compétitions ne disent pas tout. Il y a donc aussi une recherche d’influence. Le football donne à un État des occasions de se faire connaître, de nouer des relations et de peser au-delà de ses frontières. Un match peut également ouvrir une porte que la diplomatie peine à franchir. En septembre 2008, le président arménien Serzh Sargsyan a invité son homologue turc Abdullah Gül à assister à une rencontre entre leurs sélections. Avant le match, les deux présidents et leurs ministres des Affaires étrangères ont discuté de la normalisation des relations entre leurs pays. Le football a créé une occasion de se retrouver et de parler. C’est déjà beaucoup lorsque les relations sont difficiles. Pourquoi Haïti ne pourrait-il pas s’inspirer de cette démarche ? Le match du 1er octobre contre la République dominicaine, à Saint-Domingue, pourrait aussi offrir une occasion de contact entre les représentants des deux gouvernements. Les ministères des Affaires étrangères pourraient saisir ce rendez-vous pour organiser un échange autour de préoccupations communes. Il faudrait préparer cette rencontre, lui donner un objectif et en assurer le suivi. Mais encore faut-il penser à cette possibilité. Si l’État ne voit dans ce match que quatre-vingt-dix minutes de football, il laissera passer une occasion de plus.

Le football haïtien est dans un cycle positif. Les résultats sont là et l’attention sur le pays est réelle. Nous avons de quoi être fiers. Mais que restera-t-il de cette réussite si nous nous contentons de regarder les matchs et d’applaudir ? Ce qui nous arrive devrait nous pousser à étudier nos propres succès pour comprendre comment les maintenir dans le bénéfice global du pays. Changer le regard porté sur Haïti, créer de l’activité économique, réinventer notre diplomatie : les possibilités sont légion. Encore faudrait-il que l’État saisisse ce qui se joue. Cette réflexion dépasse les seules responsabilités de la FHF. Elle concerne ceux qui sont payés pour penser l’avenir du pays et agir en conséquence. À vrai dire, je doute qu’ils en fassent quoi que ce soit. Le football nous donne une occasion. Je crains que des dirigeants sans vision ne la laissent passer, une fois de plus.