Après près de huit ans d’aggravation de la crise sécuritaire, Haïti ne dispose toujours pas d’une réponse durable au phénomène des gangs. Les opérations se succèdent, mais l’État peine à construire une stratégie capable de survivre aux gouvernements et aux urgences.
Les gangs ne sont pas seulement des groupes armés. Ils constituent un phénomène social, économique et politique. Pour les combattre, il faut comprendre leur recrutement, leur financement, leur contrôle des territoires et leurs liens avec certains acteurs politiques ou économiques.
La colère des victimes est légitime. Elle ne peut toutefois remplacer une politique publique. La vengeance ne constitue ni une méthode ni une stratégie.
Cette analyse s’appuie sur près de dix années passées dans l’administration publique haïtienne, dont plusieurs à des postes de responsabilité, ainsi que sur une expérience internationale et politique.
Une réponse sans structure permanente
L’État haïtien sait réagir à une urgence. Il a beaucoup plus de difficulté à organiser une action continue contre un problème complexe.
Lorsque les premiers résultats tardent, les priorités changent. Les responsables sont remplacés, les mécanismes disparaissent et les actions engagées perdent leur cohérence.
L’instabilité politique explique une partie de cette faiblesse. Mais le problème tient aussi à l’absence de méthode dans la conduite de l’action publique.
Depuis 2018, la crise sécuritaire s’est fortement aggravée. L’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021, a marqué une nouvelle rupture. Plusieurs autorités se sont ensuite succédé, d’Ariel Henry au Conseil présidentiel de transition, puis au gouvernement dirigé par Alix Didier Fils-Aimé.
Pourtant, aucune architecture institutionnelle durable ne semble avoir été mise en place pour conduire la lutte contre les gangs.
Les réunions du Conseil supérieur de la Police nationale, les groupes de travail et les « task forces » peuvent être utiles. Leur existence ne constitue pas une stratégie.
Il faudrait un dispositif permanent, avec une direction identifiée, des responsabilités précises, des objectifs mesurables et des mécanismes d’évaluation.
Cette structure devrait réunir la police, la justice et le renseignement. Elle devrait aussi mobiliser des spécialistes de l’économie, de la sociologie, de l’urbanisme et de la gouvernance.
Sans ce cadre, la réponse se concentre sur les éléments les plus visibles : les hommes armés, leurs chefs et les territoires qu’ils contrôlent. Le problème est alors traité presque exclusivement sous l’angle sécuritaire.
Combattre les gangs ne suffit pas
Une opération de sécurité peut reprendre un territoire, arrêter des membres d’un groupe ou réduire sa capacité d’action. Ces interventions sont nécessaires, mais elles ne traitent qu’une partie du problème.
Si les conditions ayant permis l’implantation des gangs restent intactes, de nouveaux groupes finiront par occuper l’espace laissé vacant.
Dans plusieurs quartiers populaires, l’État est faible ou absent. Les gangs y distribuent parfois des ressources, imposent leurs règles, exercent une autorité et offrent une forme de protection. Ils utilisent ces pratiques pour renforcer leur contrôle sur la population.
Un enfant qui grandit dans cet environnement peut voir un chef de gang comme le véritable détenteur du pouvoir. L’État, lui, peut lui apparaître lointain, absent ou uniquement répressif.
Démanteler le groupe qui contrôle son quartier ne changera pas durablement cette réalité si la pauvreté, l’exclusion et l’absence de perspectives demeurent.
On peut neutraliser un gang. On ne peut pas éliminer un phénomène social sans agir sur les mécanismes qui le reproduisent.
La lutte doit donc viser à la fois les groupes armés et leur environnement : recrutement, financement, économie criminelle, contrôle territorial, protection politique et marginalisation des communautés.
Reconstruire l’État pendant la crise
Depuis plusieurs années, les autorités semblent suivre la même logique : rétablir d’abord la sécurité, puis reconstruire les institutions, les services publics et l’économie.
Cette approche suppose que l’insécurité est une crise temporaire. Les faits montrent le contraire.
L’affaiblissement de l’État alimente directement le développement des gangs. Attendre la fin de l’insécurité pour reconstruire les institutions revient donc à inverser l’ordre des priorités.
La reconstruction de l’État ne doit pas venir après la lutte contre les gangs. Elle doit en faire partie.
Deux actions doivent être menées en même temps. La première consiste à contenir les groupes armés et à protéger la population. La seconde doit réduire les conditions qui permettent aux gangs de recruter, de se financer et de se reconstituer.
Cela exige de renforcer la police et la justice. Mais il faut aussi rétablir les services publics, restaurer l’administration, soutenir l’activité économique et réinvestir les communautés les plus exposées.
La reprise d’un territoire ne constitue qu’une première étape. Pour le reconquérir réellement, l’État doit y installer durablement ses institutions, ses services et des perspectives économiques.
Sans cette présence, chaque victoire sécuritaire restera fragile. Un groupe pourra disparaître, mais le système qui l’a produit continuera de fonctionner.
